jeudi 25 juillet 2013

Tribune dans Le Monde : "Football : il faut supprimer le mercato"




26 juillet 2013

Football : il faut supprimer le " mercato "

Une image faussée de l'éthique du contrat

Le mercato désigne la période durant laquelle les joueurs de football peuvent être transférés d'un club à un autre. Il y en a actuellement deux, correspondant aux deux trêves du championnat, l'été et l'hiver. Dans son rapport rendu début juillet, la mission parlementaire sur le fair-play financier européen dans le football propose de supprimer le mercato d'hiver. La raison invoquée est d'" inciter à une stabilité contractuelle en cours de saison et garantir ainsi le maintien de l'équilibre compétitif ", au moment où 85 % des clubs de la Ligue 1 présentent des pertes. En se focalisant sur le versant économique, les députés oublient toutefois un argument de taille pour appuyer leur proposition : le rôle éducatif et social joué par ce sport.

En effet, comme chaque année, la période des transferts est propice à tous les débordements. Des joueurs signent un contrat de travail puis souhaitent le remettre en cause à peine quelques heures ou quelques semaines plus tard. D'autres expriment leurs états d'âme dans les médias, s'absentent de façon injustifiée et refusent d'aller au bout de leur contrat. Ce sont ces types de comportement qui ont inspiré la fronde des joueurs de l'équipe de France à Knysna (Afrique du Sud) lors de la Coupe du monde 2010.

Pour les employeurs, il est quasi impossible de sanctionner de tels écarts, sous peine de voir baisser la valeur marchande de leurs joueurs ou d'en subir le contrecoup : démotivation du sportif, blessures diplomatiques, etc.

Ce spectacle offre notamment aux jeunes une image totalement faussée du droit du travail et des normes de la relation salariale. Les " mauvais exemples " sont ainsi largement médiatisés, donnant l'impression que tout est permis. Sans compter les choix mercenaires de certains joueurs qui vont au plus offrant, quitte à délaisser tout intérêt sportif.

Des comportements qui affectent nos repères

Certes, chacun sait que le sport professionnel est un monde à part. Mais il n'en reste pas moins que ces comportements, tenus par des stars parfois idolâtrées par les supporteurs, s'imprègnent dans notre cerveau et affectent nos repères. On est loin des belles valeurs qu'est censé insuffler le sport !

Dès lors, il ne faut pas s'étonner que les directeurs des ressources humaines (DRH) se plaignent que leurs collaborateurs n'aient plus conscience que le salariat repose sur une relation de subordination. Il faut parfois rappeler aux nouveaux entrants que les salariés ont des droits, mais aussi des devoirs. Il ne serait donc pas inutile que les privilégiés du ballon rond fassent un peu plus preuve d'exemplarité en ce sens.

Le mercato a le mérite d'alimenter le portefeuille des agents, les conversations dans les bistrots, ainsi que les papiers de certains journalistes quand, à l'intersaison, l'actualité se fait plus rare. Mais cela se fait au prix de la diffusion d'une vision largement faussée du monde du travail et, plus largement, d'une mise à mal de l'éthique du contrat. La mission parlementaire devrait donc aller plus loin : ce n'est pas uniquement la suppression du mercato d'hiver qui est à prôner, mais aussi celle du mercato d'été.

Denis Monneuse

Expert à l'Institut de l'entreprise, chercheur au Gregor

© Le Monde






jeudi 10 janvier 2013

"Les jeunes expliqués aux vieux" (Interview France Info)

Voici le podcast de mon second passage sur France Info.

Chronique "Tout comprendre" animée par Pascal Leguern :

http://www.franceinfo.fr/education-jeunesse/tout-comprendre/les-jeunes-expliques-aux-vieux-799695-2013-01-10

"Le jeune, cet inconnu" (Interview France Info)

Voici le podcast de mon interview sur France Info autour de mon livre.

Chronique "Sans préjugé" animée par Sandrine Chesnel :

http://www.franceinfo.fr/societe/sans-prejuges/le-jeune-cet-inconnu-840577-2012-12-22

mardi 11 décembre 2012

Heureux comme vieux en France



« En France, 23 % des jeunes sont pauvres » titrait hier Le Monde[1]. « … et 50 % des seniors sont riches » aurait pu ajouter le journal du soir[2]. Que signifie aujourd’hui être jeune ? Appartenir à une certaine tranche d’âge ? Présenter un certain état d’esprit ? Non, être jeune en France aujourd’hui, c’est appartenir à une position sociale : celle des « sans place fixe » (SPF).

« On ne sait pas à quel âge commence la vieillesse comme on ne sait pas où commence la richesse » notait l’économiste italien Vilfredo Pareto. Et la jeunesse, comment la définir ?

La jeunesse comme entre-deux-âges
On la définit généralement par des tranches d’âges. Celles-ci varient toutefois avec le temps : il fallait par exemple avoir moins de 26 ans dans les années 1990 pour faire partie des jeunes RPR, moins de 35 ans aux débuts des années 2000 pour appartenir aux Jeunes Populaires (les jeunes de l’UMP) et l’âge limite est de 29 ans désormais ! En outre, les tranches d’âge sont subjectives. D’après une étude de l’Apec, les juniors considèrent qu’on reste un jeune cadre jusqu’à 32 ans ; pour les seniors, c’est jusqu’à 46 ans !

La jeunesse comme état d’esprit
La jeunesse est également décrite comme un état d’esprit. La jeunesse n’est pas une période de la vie, mais un effet de la volonté, déclarait le général Mac Arthur : « Jeune est celui qui s’étonne et s’émerveille. » Les essayistes François Bégaudeau et Joy Sorman prolongent cette approche dans leur ouvrage Parce que ça nous plaît (Larousse, 2010). Pour eux, la jeunesse consiste à partager un ensemble de valeurs et de pratiques : faire la fête, être dans l’excès, ne pas faire attention à ce qu’on mange, etc. Autrement dit, soit on a la « jeune attitude », soit on ne l’a pas. Pour mériter l’appellation d’origine contrôlée de « vrai » jeune, il faudrait donc respecter certains principes comme ne jamais regarder la météo avant de sortir, ne pas appeler la police quand les voisins font du bruit ou encore faire la fermeture des bars. Question : quelle est l’autorité de surveillance qui décernera ce label ?

La jeunesse comme l’absence de place fixe
Du fait de la montée des inégalités intergénérationnelles, une troisième définition de la jeunesse est en train d’apparaître. Être jeune en France en 2012, c’est appartenir à une drôle de position sociale : celle des relégués économiquement, des marginalisés politiquement et des méprisés culturellement. Bref, c’est faire partie des « sans place fixe » (SPF).
Curieusement, c’est Sartre qui en parle le mieux. Il suffit de relire ses Réflexions sur la question juive (qui datent de 1946) et de remplacer le mot « juif » par « jeune. Cela donne ceci :
Le jeune, aujourd’hui, c’est celui que la société ne cherche pas à intégrer. Les jeunes sont nos boucs-émissaires préférés pour expliquer les maux de la société et localiser en eux tout le mal de l’univers. Tout ce que font les jeunes se retourne contre eux. Si les jeunes n’existaient pas, la société les inventerait ! Car mépriser les vertus de la jeunesse est facile ! Traiter les jeunes comme des êtres inférieurs, n’est-ce pas une façon commode de rehausser par contraste notre image ? Pour les dévaloriser autant, il faut croire qu’ils nous font bien peur et que nous manquons terriblement de confiance en nous ! Être anti-jeune en un mot, c’est la peur devant la condition humaine.
C’est nous qui avons fait naître le problème des jeunes, c’est nous qui les poussons à se penser jeunes et à vouloir rester entre eux, c’est nous qui les contraignons à rester jeunes malgré eux. Ce n’est donc pas la culture jeune qu’il faut supprimer, mais la pensée anti-jeune. Or être anti-jeune n’est pas une opinion isolée mais un choix global de société. Cette pensée ne saurait exister dans une société sereine, ouverte et ayant une vision positive de son avenir. Dans une société confiante en elle-même, la marginalisation de la jeunesse n’aura plus aucune raison d’être. Notre société sera injuste tant qu’un jeune se sentira mal accueilli par ses aînés.

Alors que le jeunisme imprègne notre société, comment expliquer cette mise à l’écart de ceux n’ont besoin ni de crèmes ni de chirurgie plastique pour être jeunes ? Et pourquoi tant de clichés sur la « génération Y » ? Tout simplement parce que déconsidérer la jeunesse est une stratégie de distinction des adultes face à l’arrivée de jeunes concurrents, aussi bien sur le marché du travail que sur le marché matrimonial. Pour marquer leur territoire, les animaux urinent ; les êtres humains propagent des clichés !
Pour justifier les inégalités intergénérationnelles et la faible place laissée aux nouvelles générations, il n’y a rien de mieux en effet que les poncifs : les jeunes sont excessifs, instables, démotivés, etc. On retrouve le bon vieux principe « Qui veut noyer son chien l’accuse d’avoir la rage ! » La relégation des plus jeunes est ainsi légitimée par leur comportement délétère mis en avant par les médias à partir de quelques cas extrêmes.

Bref, de même que c’est l’antisémite qui fait le juif selon Sartre, c’est la société qui fait le jeune à travers l’absence de place qu’elle lui laisse. Dès lors, comment s’étonner que jeunesse rime avec tristesse et retraite avec fête ? C’est entre 60 et 70 ans que les Français se déclarent les plus satisfaits de leur existence. Notre pays est d’ailleurs celui où l’écart de satisfaction entre les jeunes et les seniors est le plus élevé, si l’on en croit une enquête de la Fondation pour l’innovation politique[3].
Un proverbe yiddish disait « Heureux comme Dieu en France ». On peut désormais le remplacer par « Heureux comme vieux en France » !

NB : cette tribune est également parue sur le site Slate.fr

mardi 27 novembre 2012

Faut-il boycotter la "journée nationale des jeunes" ?


Vendredi 30 décembre aura lieu en France la seconde « journée nationale des jeunes » sous le patronage du conseil économique, social et environnemental. Une journée à ne pas confondre avec les journées mondiales de la jeunesse qui sont non seulement internationales pour leur part (comme leur nom l’indique), mais aussi et surtout organisées par l’Eglise catholique.

Encore une journée à thème ? allez-vous soupirer. Eh oui ! Après les femmes, les aveugles, les toilettes et le cancer, les jeunes ont droit eux aussi à une journée à eux ! Chouette ! Mais était-ce bien nécessaire ?

Il y a tout d’abord un côté humiliant à bénéficier d’une « Journée ». Cela signifie qu’on est du côté des loosers. Parce qu’une Journée sert à mettre en visibilité et à parler une fois par an de ce dont on ne parle jamais habituellement. Il ne viendrait par exemple à l’esprit de personne de créer la Journée du football car le foot est présent sept jours sur sept dans les médias.

Ensuite, pourquoi une seule journée pour les jeunes ? Est-ce à dire que les 364 autres jours de l’année sont des journées pour les « vieux » ? Organiser une telle journée revient à dire le peu de cas que l’on accorde à un sujet.

Par ailleurs, il est cocasse que cette Journée soit patronnée par le conseil économique, social et environnemental quand on sait qu’il comprend essentiellement des seniors en son sein. Est-ce une façon de redorer son image et de se donner bonne conscience à moindre frais ? D’ailleurs, dans le colloque « oser ensemble » que cette institution accueille le jour J, les jeunes sont traités comme un sujet parmi d’autres, au milieu de considérations sur les minorités visibles et le handicap. C’est un colloque 3 en 1 !

Enfin, ce type de journée est traditionnellement monté pour pointer du doigt un fléau (le racisme par exemple), un problème (la journée sans voiture ou sans télé montrent que ces objets sont devenus des addictions) ou bien encore un mal à guérir (le cancer de la prostate, la leucémie…). Faut-il alors considérer la jeunesse comme une maladie? Certains ne sont pas loin de le penser. Laurence Parisot, la patronne du Medef, estimait au moment des manifestations contre le CPE que « la jeunesse est une maladie dont on guérit vite ». Les expressions populaire « Il faut bien que jeunesse se passe ! », « C’est le métier qui rentre ! » ou encore « Passe ton bac d’abord ! » vont d’ailleurs dans ce sens. Heureusement, la jeunesse n’est pas une maladie incurable puisque le vieillissement finit un jour ou l’autre par nous gagner !

Bref, les raisons de boycotter cette journée nationale des jeunes ne manquent pas. Toutefois, on peut aussi y voir un moindre mal. Mieux vaut une Journée qu’aucune. Dans un espace médiatique saturé, ce genre d’action permet de gagner en visibilité pour devenir les « rois d’un jour » selon l’expression de Patrick Modiano dans Villa triste. Autrement dit, on peut choisir de voir la bouteille à moitié pleine plutôt qu’à moitié vide et se féliciter des actions mises en place. Des entreprises ouvrent leurs portes, des rencontres sont organisées, des conférences sont proposées… C’est mieux que rien.  


lundi 22 octobre 2012

Analyse de l'enquête Cegos 2012 sur les jeunes et le travail

La Cegos diffuse demain, mardi 23 octobre, les résultats de son enquête sur le rapport au travail des jeunes de 20 à 30 ans. Il y a deux façons de lire cette étude.

La première consiste à y chercher confirmation des clichés répandus sur la génération Y qui ne voudrait pas travailler, serait démotivée, etc. On notera alors que les jeunes Français placent la famille et les amis en tête de leurs priorités, contrairement aux jeunes Européens qui mettent le travail en seconde position.
On qualifiera ensuite cette génération de volage ou de zapping car un tiers des interrogés compte changer d’entreprise d’ici trois ans même si leur employeur répond à leurs attentes d’évolution. Les jeunes seront aussi taxés de cupidité car plus de 80% d’entre eux considèrent en premier lieu le travail comme un moyen de gagner de l’argent.
Enfin, l’importance qu’ils accordent à la stabilité de l’emploi et à leur vie personnelle renforcera les critiques envers cette « génération 35 heures » qui rêve de devenir fonctionnaire en se souciant plus de ses RTT que de son engagement au travail.



Une autre lecture de l’enquête est toutefois possible. Tout d’abord, sans surprise, les jeunes sont les premiers touchés par la crise économique. Ils sont désormais plus nombreux à faire leurs premiers pas sur le marché du travail avec un CDD qu’avec un CDI. Par conséquent, il n’est guère surprenant que la stabilité de l’emploi devienne leur premier critère de choix et que le secteur public les attire. Le même phénomène fut observé au moment de la crise de 1993 : la fonction publique intéressait alors la moitié des jeunes diplômés contre seulement 10% quelques mois plus tôt !
Au-delà du chômage qui touche particulièrement les moins de trente ans, c’est la morosité ambiante qui abîme la vision que les nouvelles générations peuvent avoir du travail. Dans un pays gagné par le pessimisme, comment s’étonner que seuls 22% des jeunes Français aimeraient créer une entreprise à la sortie de leurs études contre 35% en Grande-Bretagne ?
Plus grave encore, l’accent mis par la jeunesse sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle ne doit pas manquer de nous interroger sur les conditions de travail offertes aujourd’hui. L’impératif du travail en urgence à réaliser par de moins en moins de salariés afin de réaliser les sacro-saints gains de productivité attendus offre une image du monde professionnel guère séduisante. Dès lors, on peut comprendre que la famille, les amis et la vie personnelle servent en partie de refuge. Manager rime désormais plus avec stress, burn-out et charge de travail harassante qu’avec réalisation de soi. C’est sans doute pour cela que moins d’un cinquième des jeunes interrogés déclarent vouloir devenir manager.


In fine, c’est moins un désamour pour le travail ou une paresse généralisée que l’on peut observer qu’une prise de distance avec le fonctionnement actuel du monde du travail. L’exigence d’emplois de qualité et de qualité de vie au travail que portent les jeunes Français mérite d’être entendue afin que, la médiatisation autour des suicides et des risques psychosociaux passée, on ne revienne pas au « business as usual ». Mettre le plaisir et la santé de côté du fait de la conjoncture actuelle reviendrait à faire de l’épanouissement au travail une utopie. Dans ce cas, la crise économique ne ferait pas que détruire des emplois, elle détruirait également le goût du travail.

dimanche 21 octobre 2012

La guerre des générations n'aura pas lieu (suite et fin)

Pourquoi est-il impropre de parler de guerre des générations ?

Parce que le conflit n'est qu'une des relations possibles entre jeunes et moins jeunes. Les inégalités ne débouchent pas nécessairement sur des tensions. Mais aussi pour trois autres raisons.

Une faible conscience collective

Pourquoi les jeunes acceptent-ils leur sort sans broncher ? Tout d’abord parce qu’ils ont une faible conscience collective de la situation. Disposer de références et de valeurs communes ne nous suffit pas à développer un sentiment d’appartenance. La « génération Y » regroupe des personnes de statuts différents (étudiants, actifs, chômeurs…) qui ne cherchent pas à s’ériger en groupe d’intérêt. Faute de conscience et d’organisation politique, chacun met en place des stratégies individuelles pour s’en sortir. Le jeune héritier ne partage pas les mêmes attentes et ne dispose pas des mêmes ressources que le jeune roturier. Il existe même une concurrence intragénérationnelle comme en témoigne la course aux diplômes à laquelle se livrent les classes moyennes et aisées. 

Un faible rapport de force

En outre, les mobilisations collectives de la jeunesse sont des mouvements de rejet contre des réformes, jamais contre les générations précédentes ni contre les dettes qu’elles leur lèguent. La réalité n’est donc pas celle d’une guerre générationnelle, mais d’une paix entre les générations : une Pax Romana, selon la formule de Louis Chauvel, c’est-à-dire la paix imposée par le plus fort.
Ce rapport de force est d’autant plus faible que les jeunes sont régulièrement dénigrés. Les clichés pullulent pour dire comme ils seraient démotivés, peu engagés, pas prêts à travailler… Ces préjugés servent à légitimer une domination préexistante. 

Les solidarités intergénérationnelles

Les jeunes n’ont enfin aucun intérêt à se révolter car ils bénéficient du soutien de leurs aînés dans le cadre familial. La solidarité familiale est financière, mais pas seulement : les parents aident à se loger, à bricoler, à trouver du travail, à garder le moral, à effectuer des démarches administratives, fiscales ou bancaires, à assurer des tâches ménagères et domestiques, à garder les petits-enfants, etc.
Cette solidarité est d’ailleurs en partie réciproque puisque la solidarité est aussi ascendante : bricolage, réconfort, aide informatique, courses… À l’aune de ces échanges, le risque de conflit intergénérationnel est largement surévalué ! Il y a moins de lutte que de coopération intergénérationnelle.

lundi 15 octobre 2012

La guerre des générations n'aura pas lieu (2)


Pourquoi la guerre des générations n’aura pas lieu ? Parce que la guerre n’est qu’un des phénomènes possibles. Lorsque deux cultures, deux peuples ou deux groupes se rencontrent sur un même territoire, qu’en résulte-t-il ? Quand on pense à la cohabitation entre différents âges, que ce soit au sein d’une entreprise ou de la société en général, on pense tout d’abord aux tensions qui peuvent en découler. Pourtant, à côté du conflit, plusieurs cas sont possibles :
-  L’assimilation : Les nouveaux arrivants sont appelés à se fondre dans la culture dominante. Ils doivent montrer patte blanche pour être acceptés comme membres à part entière de la communauté.
-  La séparation : Les deux cultures coexistent mais ne se mélangent pas, à l’instar du communautarisme. Il existe par exemple aux États-Unis des ghettos de vieux qui ne daignent pas cohabiter avec des habitants plus jeunes.
- La ségrégation : Le groupe dominant dénigre les nouveaux arrivants et les laisse en marge de la société.
- L’intégration : Les deux groupes se mélangent, si bien que la culture dominante évolue pour s’imprégner de certains traits apportés par les nouveaux arrivants.
-  L’invasion : La culture des nouveaux arrivants prend le pas sur la culture dominante.
- Le conflit : Les deux groupes sont en tension et quelques étincelles peuvent conduire à un affrontement.

Quel est le point commun entre les conflits de générations et les antibiotiques ? Ils ne sont pas automatiques ! Souvent annoncées, les guerres civiles intergénérationnelles sont pourtant rares dans l’histoire de l’humanité, pour ne pas dire inexistantes. Pourquoi les conflits sont-ils les exceptions qui confirment la règle ? Pourquoi l’intégration est-elle la norme, malgré les discours alarmistes entendus ici et là dans les médias ? 

Tout simplement parce que l’on confond inégalités intergénérationnelles et conflit intergénérationnel. L’existence d’inégalités ne suffit pas à créer l’embrasement. La fracture sociale ne débouche pas nécessairement sur le conflit frontal. L’idée de « grève générationnelle » lancée par Mario Monti, avant de devenir président de la république italienne, n’a jamais pris par exemple.

vendredi 12 octobre 2012

La guerre des générations n'aura pas lieu (1)



Depuis une dizaine d’années, nombreux sont ceux qui s’inquiètent de la montée des inégalités intergénérationnelles en France, mais aussi au sein des pays de l’OCDE. En 1975, l’écart de salaire entre les seniors et les juniors était de 15 % en moyenne. Cet écart est désormais de 40 % alors que l’élévation du niveau de qualification aurait dû déboucher au contraire sur un rapprochement des salaires. Tandis que le taux de pauvreté des plus de 60 ans a été divisé par deux depuis les années 1970, celui des jeunes a été multiplié par deux. Bref, nous sommes passés de la « fracture sociale » chère à Jacques Chirac en 1995 à la « fracture générationnelle » chère à François Hollande aujourd’hui.
Ce constat, qui ne fait plus débat aujourd’hui, alimente la crainte d’un conflit intergénérationnel, voire d’une guerre entre les générations.

Le choc des générations ?

À en croire les médias, c’est particulièrement dans l’entreprise que la rencontre des jeunes et des moins jeunes serait frontale. En partant du présupposé (jamais vérifié) que les différences entre les générations seraient radicales et l’incompréhension inévitable, on nous ressort régulièrement l’antienne du combat entre les anciens et les modernes. Il faut dire que, malheureusement, il est difficile aux journalistes de parler des trains qui arrivent à l’heure.
C’est ainsi qu’ils préfèrent traquer l’exception… même si elle confirme la règle. Les médias n’hésitent donc pas à faire appel à des titres choc : « Jeunes vieux : cohabitations à risques », « Le choc des cultures qui bouscule les entreprises », « La guerre des âges », « Le fossé des générations », etc. Les manuels de management, eux, ne sont pas en reste ; de même que les discours des consultants : il faut bien vendre !

Une guerre économique ?

Ces tensions entre générations dépasseraient largement le cadre professionnel. Certains jouent à se faire peur en évoquant une troisième guerre mondiale au début du IIIe millénaire qui n’opposerait pas des nations entre elles, mais des générations, en l’occurrence les « baby-loosers » contre les baby-boomers. Cette guerre qui couve serait essentiellement économique avec pour enjeu l’équité intergénérationnelle. Le risque serait que les jeunes refusent de supporter le poids des impôts dû aux déficits budgétaires de leurs aînés. Quelques voix s’élèvent en effet parmi la « génération Y » pour prévenir que « nous ne rembourserons pas vos dettes ».
Une fois arrivés au pouvoir, les nouvelles générations pourraient en effet être tentées de baisser les pensions de retraite ou bien de déclencher une inflation massive afin d’alléger le fardeau que représente la dette publique laissée en héritage. La dévaluation du patrimoine qui en résulterait toucherait en premier lieu les seniors puisque ce sont essentiellement les plus âgés qui sont propriétaires. « Aujourd’hui, ce sont eux, les vieux, qui gagnent contre les jeunes. Ils n’en ont rien à faire de s’endetter puisque ce ne sont pas eux qui remboursent. Demain, ils seront ruinés », pronostique Jacques Attali.

« Nos enfants nous haïront » prédisent certains baby-boomers. La guerre économique pourrait ainsi se doubler d’un procès politique. Les baby-boomers sont déjà surnommés les « Fat Cats » ou les « Fat Pigs » dans certains pays. D’aucuns envisagent la mise en examen des Soixante-huitards ! D’autres imaginent un darwinisme social d’un nouveau genre : Soleil vert, un film d’anticipation sorti en 1973 met en scène l’élimination des personnes âgées inaptes au travail et l’euthanasie de vieillards en 2022 du fait de la surpopulation de la terre. 

Présentation du livre "Les jeunes expliqués aux vieux"


 « Je fais partie d’une génération qui détient plus de soixante-dix surnoms : génération 35 heures, génération always on, génération contrat, génération enfant-roi, génération Internet, génération Mc Do, génération Me-We, génération précaire, génération Tanguy, génération Y, génération zapping…

Tous ces qualificatifs donnent le vertige. En même temps, c’est rassurant : si vous, les « vieux », avez besoin de tant de surnoms pour parler de nous, c’est bien la preuve que nous ne sommes pas si faciles que cela à cerner !

Lassé par les clichés colportés sur la jeunesse française actuelle, j’ai pris ma plume pour raconter qui nous sommes.

Chers papas, chères mamans, chers patrons, c’est donc à vous que j’écris, ainsi que, plus globalement, à tous ceux qui voudraient nous comprendre parce que nous sommes vos enfants, vos petits-enfants, vos neveux et nièces, vos clients, vos salariés et tout simplement l’avenir : bref, ceux qui payeront votre retraite.

Il ne s’agit ni de verser dans le panégyrique pour souligner comme nous serions jeunes et beaux tandis que vous seriez vieux et cons, ni de glorifier je ne sais quelle « jeune attitude » pour vous ringardiser du même coup. Non, loin de moi cette fâcheuse tendance à opposer jeunes et moins jeunes en soufflant sur les braises d’un éventuel conflit intergénérationnel.

Au contraire, à travers ce «Guide du Routard » sur les jeunes, je vous livre notre mode d’emploi. Vous pourrez ainsi mieux nous connaître, mieux nous comprendre et peut-être (qui sait ?) nous aimer au lieu de nous juger ! »

Extraits de la Préface du livre :
Denis Monneuse, Les jeunes expliqués aux vieux, Paris, L'Harmattan, 2012.

Contact du service de presse : 
Marie-Anne HELLIAN
01 40 46 79 23
Fax : 01 43 25 82 03
marie-anne.hellian@harmattan.fr



vendredi 28 septembre 2012

Fou rire jaune

Ce n'est pas trop mon genre de raconter ma vie, mais laissez-moi vous raconter le fou rire que m'a donné la lecture du journal Le Monde hier soir !

Entre un article sur la montée du chômage et les massacres en Syrie, j'avais peu le cœur à rire avant de tomber sur l'article "La réussite des bacs pro, gageure pour l'université". Un article qui parle des jeunes ? Même si mon livre est sorti et que je ne peux plus y ajouter une ligne, ça m'intéresse !
Un article qui traite de l'échec des bacheliers professionnels et techniques, donc pas spécialement comique a priori... jusqu'à ce que mes yeux tombent sur cette phrase d'une certaine Vanessa, âgée de 19 ans, qui s'est inscrite en première année de Lettres modernes à la fac de Cergy :

"Lire, ce n'est pas mon truc, sauf "Closer". On ne fait pas toujours ce qu'on aime dans la vie"

Je crois que peu de comiques professionnels m'ont fait autant rire. Mais je riais jaune parce que c'est loin d'être drôle. Je connais bien la fac de Lettres de Cergy puisque j'y ai passé une année en Licence 3. En troisième année, je trouvais le niveau pas terrible (ou comment perdre trois amis en une ligne) et je me demandais déjà ce que la moitié des étudiants faisait là. J'en témoigne d'ailleurs page 199 de mon livre en racontant les difficultés de deux étudiantes qui se demandent ce qu'elles vont faire de leur vie après avoir obtenu leur Maîtrise de Lettres modernes. Alors, je me dis qu'en première année, ce doit être 100 fois pire. A part aller au casse-pipe, quel intérêt de s'inscrire en Licence de Lettres si l'on n'aime même pas lire ? Faudra-t-il un jour finir par introduire la sélection à l'entrée en Licence pour faire un minimum de tri ?

Bref, j'ai découvert un nouveau concept grâce au Monde hier soir : le fou rire jaune. 

vendredi 21 septembre 2012

Passion, stress et raison

En préparant une conférence pour une entreprise, je feuillette quelques anciennes enquêtes d'opinion sur les jeunes et leur choix de carrière. Je relis ainsi une enquête de l'IFOP sur la "génération numérique" qui date de 2010.

Les jeunes choisissent-ils leurs études par passion (suivant leurs centres d'intérêt) ou par raison (les débouchés à la sortie, les conseils de papa et maman) ? Réponse : ça dépend des étudiants. Ceux qui sont en Lettres et en Psychologie par exemple ont surtout suivi leur passion. Ceux qui sont en Économie et en Gestion ont davantage écouté leur rationalité que la moyenne.

Je relis un autre sondage qui porte, lui, sur le niveau de stress. Les étudiants les plus stressés sont ceux qui suivent des études littéraires et en sciences humaines (ils se demandent ce qu'ils vont faire après), tandis que les plus zen ceux sont qui étudient la gestion et l'économie.

Bref, si l'on croise ces deux sondages, le dilemme semble cruel : soit en suit ses passions mais on le paye par du stress, soit on met ses passions de côté pour être moins inquiets.

La solution pour éviter de se retrouver dans la position de Rodrigue dans Le Cid ou bien dans celle de l'âne de Buridan hésitant entre étancher sa soif ou sa faim en priorité ? Faire médecine ! En effet, ces étudiants sont les seuls à conjuguer à la fois un haut niveau de passion et un faible niveau de stress !

Malheureusement, tout le monde n'a pas cette vocation...

mardi 18 septembre 2012

La jeunesse comme atout ?

Les sondages se suivent... et ne se ressemblent pas ! Parmi toutes les enquêtes d'opinion qui prouvent que les jeunes n'ont pas trop la cote dans le monde de l'entreprise, un sondage montre au contraire que la jeunesse peut être un atout aux yeux des employeurs.
La dernière enquête de l'Observatoire social de l'Ipsos indique en effet que 56% des chefs d'entreprise estiment que recruter un salarié de moins de trente ans est plus un atout qu'un risque. On attend en effet que ce nouvel embauché apporte des connaissances et des compétences nouvelles à l'entreprise.

Reste à savoir si ce sondage restera l'exception qui confirme la règle ! Et si le Hollande bashing remplaçait le "génération Y" bashing ? ;-)

vendredi 24 juin 2011

Stop ou encore ?

Grégoire, étudiant dans une petite école d’ingénieur, vivait depuis trois ans avec Delphine. À la fin de son cursus académique, il partit quelques mois au Mexique pour effectuer son stage de fin d’étude. La séparation fut douloureuse à l’aéroport… mais il n’y eut pas de retrouvailles cinq mois plus tard. Le couple s’était rendu compte progressivement qu’ils ne se manquaient pas l’un à l’autre, que l’espacement entre deux coups de téléphone sur Skype croissait, qu’ils ne partageaient pas grand-chose finalement. Il avait fallu cet éloignement pour qu’ils s’en rendissent compte. 

Quant à Sébastien et Lucile, ils se sont un jour aperçus que, s’ils vivaient ensemble, ils sortaient la plupart du temps chacun de leur côté avec leur propre bande d’amis, partageant finalement peu de choses. Ils se sont alors demandé si leur vie de couple avait un sens et ont décidé de partager plus de temps en commun, de faire de leur couple une priorité par rapport aux loisirs individuels qu’ils privilégiaient jusqu’ici. Puis ils ont choisi de se pacser comme signe de leur réel engagement.

dimanche 5 juin 2011

"On se voit quand on a envie de se voir"

Sophia, 23 ans, est professeur de musique tandis que son compagnon, Tim, 27 ans, est commercial. Ils vivent tous les deux à Angers, mais quelques centaines de mètres séparent leurs deux appartements. Ils se fréquentent depuis plus de deux ans maintenant, mais font le choix de se préserver chacun un espace propre. 

Interrogés sur les raisons présidant à leur décision, ils se montrent intarissables : « On se voit quand on a envie de se voir et on ne se voit pas quand on n’a pas envie de se voir », « On conserve chacun un endroit à soi, c’est pas vraiment comme un jardin secret parce qu’on partage beaucoup de choses, mais ça permet de se retrouver », « Il y a aussi un côté où l’un invite l’autre chez soi : ce n’est pas comme rentrer chez soi comme tous les soirs avec ses gros sabots ! », « Des fois on est aussi en décalage, quand Tim doit se lever tôt et que moi je ne bosse pas le matin, c’est plus pratique, je peux dormir plus longtemps », « Quand on s’engueule pour un truc, pas besoin de se taper dessus, chacun rentre chez soi et puis on s’en reparle tranquillement le lendemain, ça fait tampon »… 
Tim, quant à lui, donnait toutefois l’impression d’avoir un peu plus envie que sa compagne de ne plus retarder la cohabitation totale prévue pour le jour où ils commenceront sérieusement à penser à avoir des enfants. 

lundi 9 mai 2011

Quand les jeux créent du lien...

Une agence de publicité décide de fusionner ces quatre filiales : l’agence de publicité classique (pour la télé et la radio), l’agence de marketing direct (la publicité sur les lieux de vente par exemple), l’agence de street marketing (la publicité qu’on trouve dans la rue) et l’agence spécialisée dans la publicité sur Internet. L’ambition des dirigeants était belle sur le papier : faire des économies d’échelle et proposer des offres globales aux clients. Ils n’ont alors plus qu’un mot à la bouche pour que, désormais, tout le monde travaille ensemble : la transversalité. Sauf qu’elle ne se mit pas en œuvre d’un coup de baguette magique : il y a publicitaire et publicitaire, tous ne sont pas valorisés à la même enseigne.

Au bout de quelques mois, une enquête montra que seule une bande de jeunes collaborait : quelques collègues avaient sympathisés autour de leur passion pour les jeux vidéo en ligne qu’ils pratiquaient le week-end mais aussi parfois la semaine sur leur temps de travail. Cela leur avait permis de dépasser les préjugés des uns sur les autres pour unir leurs compétences plutôt que de travailler en silos ou de dauber sur le métier de l’autre.

samedi 7 mai 2011

"Ce n'est pas possible !"

Micha est étudiant d’origine serbe dans une prestigieuse école de commerce. À la fin de son stage de fin d’études dans une grande banque d’affaires, son manager le prend dans une salle à part et lui annonce avec un grand sourire qu’on va lui proposer une offre d’emploi à 50 K€ (primes non comprises). Micha le remercie pour la confiance que lui accorde son employeur et indique qu’il va réfléchir. Le manager lui demande alors de répéter : il a dû mal entendre, il ne comprend pas qu’il puisse réfléchir au lieu de signer tout de suite ce pont d’or. Car son manager est persuadé que la France entière rêve qu’on lui propose un tel poste.

Trois jours plus tard, quand Micha lui apporte une réponse négative, le chef est tellement surpris qu’il doit s’adosser à un mur. Il le regarde dans les yeux et lui tient ce discours : « Attends, Micha, tu n’as pas compris. On te propose de rejoindre X, une des toutes plus grandes banques d’affaires mondiales, avec un salaire à la clé tout de même intéressant pour un débutant, et toi tu dis non ! Ce n’est pas possible. C’est le montant des primes dont tu voudrais discuter ? ». Micha eut beau lui expliquer qu’il n’avait pas l’intention de poursuivre le rythme horaire de neuf heures du matin jusqu’à minuit suivi pendant ses six mois de stage, qu’il aspirait à une carrière un tout petit peu plus calme, le manager ne put jamais l’entendre et, malgré le fait qu’il était overbooké, le retint une demi-heure dans son bureau pour lui tenir un discours ponctué de « ce n’est pas possible ! ». Pour ce banquier, qu’un jeune refuse d’exercer le même métier que lui n’était tout simplement pas concevable. C’était comme si le gagnant du Loto refusait de toucher son gain.